LES SOULÈVEMENTS DU FLEUVE
ENSEMBLE, COMPOSONS UN NOUVEAU RAPPORT DE FORCE
Les Soulèvements du fleuve rassemblent des personnes révoltées par l'état du monde, qui à travers leurs gestes et leur discours tentent d'ébranler le règne de l'Économie, de créer des brèches dans sa domination. L'Économie, c'est ce qui cherche à exploiter chaque forêt, chaque rivière et chaque être vivant, à transformer chaque moment de nos existences en travail et à faire de toute chose une marchandise. Nous aspirons à construire une force politique qui vise à se libérer de l'Économie et de son emprise, de s'opposer aux géants industriels, à la mafia alimentaire et aux grands propriétaires. Partout et tout le temps, s'organiser contre ses rouages, créer du commun, expérimenter d'autres manières d'être au monde. Nos ennemis sont ceux qui nous ont dépossédé de nos moyens de subsistance - de notre capacité collective à nous nourrir, à nous loger, à nous soigner, à nous amuser. Leur expropriation est notre horizon.
Nous résistons, car nous savons que d'autres mondes sont possibles. »
Petit historique des Soulèvements du fleuve
À l'image des Soulèvements de la terre, notre premier angle d'attaque suivait l'hypothèse politique des luttes territoriales contre le renouveau extractiviste, colonial et industriel du gouvernement: le projet Saint-Laurent. Un projet qui consiste à éventrer le Nord, bétonner le Sud et transformer le fleuve Saint-Laurent en autoroute. Saison après saison, trois ans de lutte se sont succédés et ont permis de lancer des offensives répétées contre les différents visages de ce projet.
Nous avons, depuis, ouvert nos perspectives de luttes. Sans complètement délaisser les luttes territoriales, nous élargissons notre travail politique aux autres violences du monde de l’Économie, et de l’articuler autour d’une perspective de subsistance. Écart des richesses, exploitation au travail, destruction des territoires, épuisement, solitude, mulitiplication des guerres et des violences : les critiques sur les effets de l’Économie sont incessantes, tellement largement partagées et si précises, qu’on se demande pourquoi ce n’est jamais l’Économie en elle-même qui est remise en question. C’est là que l’on reconnait une domination : elle est ancrée dans les corps et les esprits à un point tel qu’il n’est même plus possible de s’imaginer une vie sans elle.
Le récent emballement suscité par les actions des Robins des ruelles contre les grandes chaînes d’épicerie nous est apparu comme un moment opportun pour tenter de clarifier nos hypothèses et notre horizon politique : celui de construire une force à même de se libérer du règne de l’Économie.
PERSPECTIVE TACTIQUES
Nos réflexions et les gestes posés récemment pour défier l'Économie nous ont ramené·e·s sur la piste d'un projet beaucoup plus vieux que notre mouvement, aussi vieux sans doute que le capitalisme lui-même : l'expropriation des exploiteurs. Notre stratégie est offensive : s'attaquer à l'Économie et à son emprise sur nos existences. Nous défendons à la fois la possibilité que des espaces puissent demeurer improductifs, que tout ne soit pas réduit à sa valeur, son travail, son rendement, que des choses puissent exister, telles quelles. Mais aussi l’invention de nouveaux usages, de nouveaux rapports au monde, de nouvelles manières de se lier aux territoires et aux communautés qui les habitent.
Nous dégageons ainsi trois perspectives tactiques pointant toutes vers l’horizon assumé de l’expropriation: (1) rendre inappropriable, (2) attaquer et désacraliser la propriété, (3) créer du commun. Loin d’être des options distinctes, elles sont de manière complémentaire les trois facettes d’une même offensive, qui en appelle à l’expropriation. Elles sont les gestes effectifs par lesquels nous nous lançons à l’assaut du règne de l’Économie.
rendre inappropriable
Un lac, l’air, un être vivant ou une forêt ne devraient pas pouvoir être la propriété de quiconque. Comme nous l’enseignent les plus vieux savoirs autochtones, les territoires ne sont pas à vendre, les êtres ne peuvent être réduits à une valeur marchande. Rendre inappropriable peut prendre la forme de sabotage préventif de machineries destructrices, ou de protection à long terme. Si nous ne pouvons pas encore exproprier et communaliser, nous pouvons par contre empêcher l’ennemi d’étendre son emprise. Rendre un territoire inappropriable, c’est le soustraire au capital. Lorsque se crée au sein d’un espace donné une communauté politique capable de lutter contre un propriétaire, cet espace devient soudainement beaucoup plus résistant à l’appropriation. Il est ouvert à des utilisations qui répondent aux besoins et aux désirs de celles et ceux qui l’habitent, sans qu’il ne leur appartienne. Il ne s’agit pas de l’utiliser en commun, mais de garantir qu’aucune entité, pas même l’État ou un futur promoteur « social », ne puisse se l’approprier. C’est une stratégie défensive contre le monde de l’Économie qui garantit à certains espaces de rester hors de portée.
attaquer et désacraliser la propriété
Surement la perspective la plus frontale : Il vise à briser le respect quasi-religieux qui entoure le droit de posséder, et à nuire à l’usage d’un bien privatisé. Il ne s’agit pas seulement de contester une loi, mais de faire tomber la propriété de son piédestal, de la montrer pour ce qu’elle est : un rapport de force, un vol légalisé. Les actions des Robins des ruelles, en repartageant ce qui a été accaparé, ne s’inscrivent pas dans la charité ; elles sont un acte politique affirmant que la clôture imaginaire de la propriété peut être sautée, qu’elle n’est pas un sanctuaire intouchable. Camions de Ray-Mont Logistique brûlés, système de gestion de pipeline démoli, caméras de surveillance fracassées, Airbnb illégal vandalisé : ces attaques doivent se multiplier. Chaque fois, elles nous rappellent que tout ce que l’on a privatisé de force peut aussi être repris de force.
créer du commun
Parallèlement à cette dernière offensive, le troisième geste propre à l’expropriation est celui de la communalisation, c’est-à-dire celui de créer du commun. Ici, la stratégie se déplace d’un simple refus de la propriété à l’affirmation positive d’un autre mode d’existence. Communaliser, ce n’est pas transférer la propriété d’une main à une autre, mais la dissoudre dans l’usage collectif. C’est la mise en pratique d’un monde où l’accès et l’usage commun priment sur le titre et le contrat. Ce n’est pas pour rien si la première mesure de nombreuses révolutions dans l’Histoire aura été de mettre le feu au registre foncier. On ne possède pas un lieu, on le fait vivre – ensemble. Le commun est à la fois matériel et immatériel, pusqu’il implique chaque fois la création d’une somme de pratiques et de façons de faire propres aux personnes qui font usage de ce commun. Une chose demeure par ailleurs : la communalisation, l’expérimentation de formes communes, doit se faire depuis une position de confrontation, puisque ce sont précisément les formes communes que le monde de l’Économie tente d’étouffer.